PLATE-FORME
D’OBSERVATION
DES PROJETS
DE STRATÉGIES URBAINES

Marseille, en quête de centre

Résumés thématiques et principaux éléments de conclusion

La première partie consacrée aux Fragilités urbaines de Frédérique Hernandez, Brigitte Bertoncello, Philippe Méjean et Angelo Bertoni, combinant une perspective historique et l’observation de l’action publique, analyse la résistance du centre-ville de Marseille aux entreprises répétées de requalification urbaine comme un prétexte pour inventer une centralité métropolitaine. Ce regard renouvelé sur une trentaine d’années de politique de requalification du centre-ville de Marseille cherche à apporter des réponses aux questions suivantes : quel est finalement le problème ? En quoi consistent ces « fragilités » apparemment persistantes ? Peut-on en faire une typologie parlante ? Sont-ce les mêmes aujourd’hui qu’il y a quelques années ? Et quels problèmes cela pose-t-il en termes de fonctionnement urbain et d’ambiance ?

À l’opposé des modèles dominants (gentrification, promotion des fonctions urbaines supérieures, mise en scène d’objets urbains prestigieux) cette centralité tirerait sa force d’un compromis apaisé entre la reconnaissance de son identité populaire et la valorisation indispensable de ce qui fait centralité. L’occasion serait ainsi donnée de sortir de façon originale de la contradiction entre les deux systèmes de force – la tentative de hisser Marseille au rang de capitale méditerranéenne dont l’opération Euroméditerranée se veut « l’accélérateur », et l’aggravation des situations de précarité dans les territoires mitoyens – dans laquelle est aujourd’hui enfermée l’action publique.

La deuxième partie, sur la Durabilité, de Michel Chiappero, Denis Berthelot et Jean Noël Consales explore trois enjeux de la ville durable. Le premier concerne les trames vertes et bleues, si importantes à l’échelle du grand territoire marseillais. La deuxième la question traite des espaces publics de la ville méditerranéenne, lieux centraux de sociabilité. Le troisième enjeu, enfin, analyse la diffusion des démarches de planification durable issue du projet d’éco-cité dans les documents d’urbanisme de Marseille et MPM. Plus fondamentalement, à travers ces trois démarches, ce sont bien les formes d’appropriation des enjeux du développement durable à l’échelle du territoire d’étude qu’il s’agit d’interroger. Les chercheurs partent du postulat d’un effet spirale qui permettrait une appropriation progressive des bonnes pratiques à toutes les échelles à partir de premières expérimentations localisées. L’étude montre ainsi les changements en cours et la construction d’une culture collective du projet progressivement partagée dans l’ensemble des dispositifs étudiés : Scot, PLU, trame verte et bleue et schéma opérationnel de l’OIN Euroméditerranée. Le Scot par exemple construit des déclinaisons d’échelle progressives du grand territoire jusqu’à des images de la proximité vécue. De même, Euroméditerranée est une échelle incontestablement intéressante parce qu’assez grande pour porter la visibilité d’un projet agrégeant l’ensemble des paramètres de l’urbanisme durable mais assez petite pour permettre son opérationnalité rapide. Certains îlots ont ainsi servi de vitrine à une nouvelle culture urbaine. En travaillant à partir d’une double entrée, les espaces publics et les trames vertes et bleues, les trois auteurs analysent le passage progressif de l’écocité méditerranéenne à la métropole durable.

La dernière partie, enfin, sur Economie de la connaissance, de Philippe Langevin, Laurent Blanc et Anne Dusfour s’est attachée à démontrer à la fois la polysémie du terme à partir de la littérature et les expériences internationales en matière d’économie de la connaissance et son succès à l’échelle planétaire depuis les années 70. Dans le cadre d’économies post industrielles et d’une compétition accrue entre les villes et les territoires elle est devenue le principal vecteur de création de richesses par la mobilisation des forces vives et la captation de flux internationaux. Marseille et la métropole n’échappent pas à ce débat. Un travail de rencontre avec les experts du territoire a permis de mettre en avant les atouts et les faiblesses de l’aire urbaine, à travers un état des lieux complet des initiatives sur ce grand territoire de plus d’1,7 million d’habitants, pour un bilan finalement en demi teinte. Comme le disent les auteurs « La question posée est de savoir pourquoi, malgré de fortes potentialités et une activité industrielle significative, et malgré la présence d’universités, de centres de recherche, de pôles technologiques, de structures de transfert, l’aire urbaine de Marseille-Aix ne parvient pas à tirer pleinement profit de cet environnement ». Ainsi, une approche comparative avec d’autres aires métropolitaines françaises permet de mettre en évidence les potentialités de l’aire urbaine Marseille/Aix, et de comprendre ce qui n’a pas permis à ce jour de générer plus d’effets d’entraînement.

 

Conclusions d’ensemble

Les auteurs soulignent que Marseille se veut une ville en sortie de crise. Après plusieurs décennies de déclin économique et démographique la ville a renoué avec la croissance. Dans un contexte de compétition accrue entre les villes européennes, il s’agit maintenant pour elle d’accompagner les mutations en cours en se glissant dans les standards de la ville moderne.

Marseille est devenue moderne écrivions-nous en conclusion d’un ouvrage en 20091.C’est une remarque que se font bien des professionnels en traversant la ville. Avec son ambition nouvelle en partie issue du succès d’Euroméditerranée, Marseille s’est construit un discours de ville conforme aux impératifs de la compétition entre les villes et du développement durable. Mais la perception de ce nouveau discours au sein de la société locale, et de ses élus, interroge. En d’autres termes, s’il est parfaitement audible par les spécialistes de la question urbaine, il n’est pas certain qu’il soit aujourd’hui compris et partagé au sein de la population. Il est davantage le fruit d’un appareil technocratique, notamment porté par l’EPAEM, la CCI ou MPM, qui a su prendre toute sa place dans le dispositif de production urbaine en élaborant un discours moderne sur Marseille. Ce discours permet à la Ville de se positionner parmi les métropoles aux projets forts de redynamisation et de changement d’image, mais ni les élus locaux, ni les habitants ne se le sont véritablement approprié.

Les mutations économiques et sociales en cours pourraient aggraver les fractures sociales. Si à l’échelle de l’aire urbaine les constats ne sont pas tous négatifs, au niveau local les inégalités n’ont cessé de progresser , faisant cohabiter des quartiers riches et des centres-villes paupérisés. En termes de répartition des richesses le souci de la métropole est donc double : organiser au niveau local une redistribution des ressources par des politiques sociales de proximité, et organiser à l’échelle de tout le territoire une péréquation musclée des ressources permettant justement ces politiques de proximité. Le système intercommunal actuel ne permet pas une telle ambition. Les problématiques de mécano institutionnel, les enjeux du découpage territorial, avec une région faible, un département riche mais aux compétences sectorielles et des communes et intercommunalités émiettées, restent un vrai défi et nécessiterontune réforme profonde dans le droit comme dans les comportements.

Cette même inégale répartition des richesses se retrouve à l’échelle plus fine encore des quartiers de Marseille. Afin de rééquilibrer la structure de la population du centre-ville, Marseille a longtemps fait le pari d’accueillir des classes plus favorisées afin d’assurer une réelle mixité sociale.

Ce brassage fait problème. Mais comme toutes les grandes villes modernes, caractérisées par leur ouverture au monde et à la circulation des hommes et des idées, Marseille sera bien obligée d’en passer par là. Nos études montrent même qu’il faudrait considérablement accélérer le phénomène. Marseille ne peut plus se vivre comme une succession d’isolats sociaux aux populations captives et de territoires économiques non reliés entre eux. De ce point de vue certains projets en cours ne sont pas assez ambitieux. En matière de transports notamment, l’équipe « fragilité » montre que le développement du métro obéit bien plus à la volonté de relier les lieux de consommation que de désenclaver la métropole. Sentiment que confirme à l’unanimité les nombreux acteurs du monde économique rencontrés par l’équipe économie : on n’a pas fait un métro pour relier entre eux les lieux du développement de la connaissance. En 2012 l’immobilisme de Marseille est avant tout à prendre au premier degré, c’est un immobilisme physique qui bloque bien des initiatives et ne permet pas à Marseille de mettre en avant sa position géographique et son patrimoine.

Dans ces conditions la stratégie développée de moderniser le centre de Marseille par ses franges (Euroméditerranée, GPV, Vieux Port…) sans s’attaquer de front au vieux centre dégradé interroge. On en comprend aisément la logique, travailler sur du foncier disponible et mutable, récupérer, par l’accueil de nouvelles populations de nouvelles entreprises, une marge d’action financière, mais cette stratégie peut également accentuer le sentiment d’abandon des habitants de l’hypercentre. Si on n’y prend pas garde, elle peut contribuer à durcir le ton du dialogue social, et par là même les formes de cohabitation au quotidien entre différentes populations.

Cette dualité du territoire, et des projets, se retrouve dans le contenu même du travail des équipes. Celle sur la fragilité observe un centre-ville paupérisé au tissu dégradé, à l’avenir incertain et nécessitant des investissements publics et privés sans commune mesure avec les moyens actuels de la ville. Celle sur Eco cité s’intéresse davantage aux mutations en cours et à la naissance, palpable, d’une ville aux standards modernes. La part du rêve peut alors être plus importante.

Pourtant, ces deux approches ne posent qu’une seule question : peut-on continuer à moderniser Marseille en laissant son hyper centre continuer à se dégrader, du moins dans certains de ses secteurs ? Marseille est plus que jamais une ville sans centre qui peine à s’inventer un destin collectif. Le Vieux Port pose la première pierre de cette articulation qui devra être poursuivie.

1 Bertoncello B. et Dubois J., Marseille Euroméditerranée. Accélérateur de métropole, Marseille, éditions Parenthèses, 2010.

 

Equipe de recherche

Responsable scientifique
Jérôme Dubois, politiste, professeur à l’Université d’Aix-Marseille, Laboratoire LIEU-EA 889

« Fragilités urbaines »
Brigitte Bertoncello, Angelo Bertoni, Frédérique Hernandez, Philippe Mejean
« Développement durable »
Denis Berthelot, Michel Chiappero, Jean- Noël Consales
« Économie de la connaissance »
Laurent Blanc, Anne Dusfour, Philippe Langevin